Parmi les particularités liturgiques de notre Église, il y a bien sûr notre vénérable liturgie gallicane dite « de Gazinet » ou « ancien rite des Gaules », mais aussi l’orientation spécifique de la prière. Conformément aux normes liturgiques de notre Église, l’Autel doit être placé dans le chœur vers l’orient, réel ou symbolique quand la disposition des lieux ne le permet pas. Excepté durant le temps de la liturgie de la Parole (lectures et prédication), où le célébrant se tourne naturellement vers l’assemblée, pour tout le reste de l’action liturgique, il doit se tenir face à l’Autel pour prier dans la même direction que les fidèles vers l’orient. Selon l’expression latine consacrée, on parle alors de Messe ad orientem (« vers l’orient ») pour désigner une liturgie « orientée » comme la nôtre. Hormis dérogation exceptionnelle de l’évêque, tous les membres du clergé sont tenus de respecter cette pratique qui est au cœur de son identité liturgique. Comme nous allons le voir, cette orientation de la prière liturgique vers l’orient, loin d’être anecdotique, comporte des dimensions symboliques, spirituelles et cosmiques majeures.

Dans l’Église des premiers siècles les données archéologiques, les écrits patristiques, les Constitutions apostoliques et les recherches des plus éminents liturgistes font ressortir deux points historiques essentiels ; d’une part, les chrétiens ont toujours prié vers l’orient et d’autre part, les églises des premiers siècles étaient majoritairement orientées sur un axe ouest-est avec l’Autel souvent placé dans l’abside à l’est.

Dans un passionnant essai consacré à l’orientation de la prière liturgique, le Père Uwe Michael Lang affirme à propos de la « direction commune du prêtre et de l’assemblée dans la prière liturgique » que c’était « jusqu’aux temps les plus récents, la pratique universelle de l’Église latine, partagée dans l’héritage liturgique de la tradition des Églises byzantine, syriaque, arménienne, copte, et éthiopienne. La coutume persiste dans la plupart des rites orientaux ». (1)

Chez les Docteurs de l’Église

Pour illustrer cette pratique antique de l’orientation de la prière liturgique vers l’orient, voici trois citations de Docteurs de l’Église de différentes époques. Précisons que selon plusieurs Pères de l’Église, c’était un usage établi par les apôtres eux-mêmes.

Saint Augustin d’Hippone (354-430) : « Quand nous nous levons pour prier, nous nous tournons vers l’orient d’où le ciel se lève. Non que Dieu ne serait que là, non qu’il aurait abandonné les autres régions de la terre (…) mais pour que l’esprit soit exhorté à se tourner vers une nature supérieure, à savoir vers Dieu. » (Patrologie latine 34, 1277)

Saint Jean Damascène (675-749) : « Lors de son Ascension, il monta vers l’orient et c’est ainsi que les Apôtres l’adorèrent, et c’est ainsi qu’il reviendra, de la même manière qu’ils le virent monter au ciel, comme le Seigneur lui-même l’a dit : “Tel l’éclair qui jaillit de l’orient et brille jusqu’à l’occident, tel sera le retour du Fils de l’homme.” (Mt XXIV, 27). Parce que nous l’attendons, nous l’adorons tournés vers l’orient. C’est là une tradition non écrite des Apôtres. » (Patrologie grecque 94, 1136)

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) : « C’est pour des raisons de convenance que nous adorons tournés vers l’orient. C’est d’abord à cause de la majesté divine que symbolise l’orient, où le mouvement du ciel prend son origine. Ensuite c’est là qu’était établi le paradis terrestre selon le texte des Septante (Gn 2, 8) : nous semblons ainsi vouloir y retourner. C’est enfin à cause du Christ lumière du monde qui porte le nom d’orient (Za 6, 12) et qui “est monté au-dessus de tous les cieux à l’orient” (Ps 78, 34) d’où l’on attend sa venue suprême selon Saint Matthieu (24, 27) : “Comme l’éclair part de l’orient et brille jusqu’à l’occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’Homme.” » (Somme théologique, IIa IIae, q. 84, a. 3, sol. 3)

Se tourner vers le Christ

Prier vers l’orient, la direction où se lève l’astre solaire, que ce soit chez-soi, dans la « cathédrale de la nature » ou bien dans une église, c’est se tourner symboliquement vers le Christ ressuscité. Plusieurs passages de la Bible associent les images du soleil, de l’orient et de la lumière à la figure du Christ. En voici quelques-uns : « Mais pour vous qui craignez mon nom, se lèvera un soleil de justice, et la guérison sera dans ses rayons » (Ma III, 20) ; « Ses pieds se poseront en ce jour-là sur la montagne des Oliviers, qui est en face de Jérusalem, du côté de l’orient » (Zach XIV, 4) ; « Par l’effet de la tendre miséricorde de Dieu, grâce à laquelle nous a visités, d’en haut, le Soleil levant » (Lc I, 78) ; « Lumière pour éclairer les nations, et gloire d’Israël, ton peuple. » (Lc II, 32) ; « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » (Jn VIII, 12)

La dimension eschatologique

Dans la liturgie de Gazinet, nous nous tournons également vers l’orient pour manifester symboliquement notre attente eschatologique (2), à savoir le Retour du Christ glorieux à la fin des temps comme l’enseigne le Catéchisme gallican de Gazinet et comme nous le professons dans le Credo de la Messe de Gazinet : « Et il viendra de nouveau avec gloire juger les vivants et les morts. » Nous nous tournons de même vers l’orient, où Dieu a planté le Jardin d’Éden de nos premiers parents Adam et Ève, pour manifester notre Espérance ; celle de notre retour dans la Maison du Père, notre patrie céleste, à l’issue de notre Pèlerinage terrestre.

La dimension unitaire

Dans une liturgie dialoguée et riche en symboles comme celle de Gazinet, la prière commune des fidèles et du célébrant est toute entière tournée dans la même direction (l’orient) et vers le même point central (l’Autel qui représente le Christ). Cette dimension unitaire de l’action liturgique des fidèles et du célébrant est tout à fait primordiale.

La rupture de Martin Luther

Dans le christianisme, la première rupture avec l’orientation de la Messe vers l’orient est intervenue au XVIe siècle avec Martin Luther (1483-1546), l’initiateur de la Réforme protestante. Rappelons que Luther niait le caractère sacrificiel de la Messe. Dans un petit ouvrage consacré à son projet de réforme de la Messe publié en 1526, il proposait ce qui suit : « Là, nous laissons encore demeurer les vêtements de messe, l’autel, les cierges, jusqu’à ce qu’ils disparaissent tous ou qu’il nous convienne de les changer ; mais si quelqu’un ici veut procéder autrement, nous le laissons faire. Mais dans la messe véritable parmi les authentiques chrétiens, l’autel ne devrait pas demeurer ainsi, et le prêtre devrait toujours se tourner vers le peuple, comme, sans doute, le Christ l’a fait lors de la Cène. Mais que cela attende son temps. » (3)

Les réformateurs gallicans

À l’inverse des positions de Luther et, plus tard, du « mouvement liturgique » qui milita au XXe siècle pour une célébration de la Messe « face au peuple » dans l’Église catholique romaine, les Réformateurs gallicans restèrent attachés à la célébration vers l’orient. Nous citerons ici les figures majeures du Père Hyacinthe Loyson (1827-1912) et de Mgr Louis-Marie-François Giraud (1876-1950). Le P. Loyson, dans son projet de réforme liturgique publié en 1883, conserva la coutume de la célébration de la Messe vers l’orient comme en témoignent les rubriques de son Missel gallican (4) et toutes les archives de l’époque.

Monseigneur Thierry Teyssot, dans une passionnante étude consacrée aux origines du rite de Gazinet (5), nous apprend que Mgr Giraud s’entoura de théologiens, dans les premières années de son ministère à Gazinet, pour entreprendre un solide projet de réforme liturgique qui est devenu le rite de Gazinet et qui est encore aujourd’hui le rite officiel de notre Église. Comme le P. Loyson, Mgr Giraud demeura fidèle à la célébration vers l’orient. Là encore, les rubriques du Missel de Gazinet et les archives du journal Le Gallican témoignent du fait que toutes les paroisses gallicanes de la première moitié du XXe siècle célébraient la Messe vers l’orient.

L’enseignement de Mgr Patrick Truchemotte

Toujours selon Mgr Thierry Teyssot, la liturgie de Gazinet « s’est imposée peu à peu au cours des années cinquante. Avec une génération de jeunes prêtres directement formés dans cette liturgie, sous la tutelle du Père Jean Brouillet et de Mgr Vigué (…) Le Père Patrick (futur Mgr Truchemotte), ordonné prêtre par Mgr Vigué en 1953 s’est construit avec. » (6)

Monseigneur Patrick Truchemotte (1929-1986), pasteur hors pair, était lui aussi très attaché à la célébration de la Messe vers l’orient.

Voici ce qu'il enseignait en 1985 aux clercs de l’Institut de formation gallican Saint Jean Gerson :

- « Une partie très importante du symbolisme chrétien est l’orientation de l’église. L’orientation depuis trois siècles est terriblement négligée et il faut dire que le Concile de Vatican II n’a rien fait pour améliorer cette question. De plus en plus, nous voyons des églises orientées absolument n’importe comment. Et pourtant les canonistes en faisaient jadis une obligation rigoureuse. (…) La règle est consignée dans les constitutions apostoliques et les écrivains ecclésiastiques. Ceux-ci en exposent des motifs qui sont multiples. L’orient, rappelle le berceau du genre humain. L’orient, rappelle le rachat pour la naissance et l’ascension de l’Homme-Dieu que l’Écriture compare au soleil levant. Enfin, la Patrie à laquelle nous devons retourner après le pèlerinage de cette vie. Les premiers chrétiens priaient, disaient le Notre Père tournés vers l’orient, les bras en croix, ce que garde encore la liturgie gallicane. C’est encore, je parle de l’orient, le point où le soleil se lève. Or la lumière éclatante qu’il répand est l'emblème de la Vérité annoncée au monde par l’Évangile. Quand le prêtre au pied de l’Autel récite avant la Messe ce verset du psalmiste (…) [Envoi ta lumière et ta vérité : elles me guideront, me mèneront à ta montagne sainte, jusqu’en tes Demeures, NDR], il parle symboliquement. Le jour naissant, lucem, l’a conduit sur la montagne sainte pour prier ; mais la Vérité, Veritatem, l’a fait pénétrer jusqu’au Tabernacle où réside le Dieu Vivant qui a dit de lui, “Ego sum Via, Veritas et Vita”, je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Donc le chevet de l’église doit être tourné vers l’orient, tandis que sa nef doit s’ouvrir à l’occident et que les bras de la croix s’étendent du nord au midi. (…) Supprimer l’orientation générale ou partielle et alors l’Évangile qui doit se réciter tourné vers le nord, perd le sens mystique que l’Église a attaché à cette direction prescrite aux Messes basses comme aux Messes solennelles. L’orientation motive dans la décoration d’ensemble, une iconographie spéciale. Le levant est réservé à tout ce qui est Lumière, la Trinité, le Christ naissant ou vivant. Le nord, froid et stérile, est affecté aux vices, à l’Enfer, aux Prophètes, à l’Ancien Testament. L’occident qui tue, occidit disait l'abbesse Herrade, convient aux scènes apocalyptiques, à la résurrection des corps et au jugement dernier. Au midi, où le soleil éclate dans sa splendeur et réchauffe de sa chaleur vivifiante, sont réservés le Paradis, les Apôtres, les Saints de l’Église triomphante, les Vertus et les Béatitudes. Voilà pourquoi nos églises sont orientées et voilà ce que doit expliquer le Portier aux fidèles. Cette Lumière qui vient de l’orient, qui symbolise le Christ. Et voilà pourquoi aussi le prêtre qui conduit les fidèles vers l’orient doit toujours se tenir face à l’Autel et non pas se retourner face aux fidèles, c’est-à-dire se tenir face à l’occident. Le prêtre doit être toujours face à l’orient comme les fidèles doivent être face à l’orient car la Lumière vient de l’orient. » (7)

En la matière, Mgr Thierry Teyssot est demeuré lui aussi fidèle à l’héritage de ses prédécesseurs et attaché à la célébration vers l’orient comme le révèle le précieux témoignage qu’il nous a livré dans les colonnes de ce journal : « En tant qu’évêque de l’Église Gallicane je me suis engagé (serment épiscopal d’ordination, en prêtant serment sur les Évangiles) à défendre l’héritage gallican et à le transmettre à mon tour aux générations à venir. Je puis témoigner que mon prédécesseur, en matière de célébration des Saints Mystères - la messe - célébrait le rite gallican. Il ne célébrait pas, non plus, face à l’assemblée. Lorsque je lui en ai demandé la raison lors de ma formation sacerdotale il m’avait expliqué ceci : ‘‘célébrer face à l’assemblée, c’est prendre la place du Christ. Le prêtre est seulement le premier des fidèles.’’ Nos vieilles églises romanes ou cathédrales gothiques sont toujours ‘‘orientées’’, c’est-à-dire que les Saints Mystères se célébraient à ces époques (Moyen Âge : début du Ve à la fin du XVe siècle), toujours face à l’orient (montée spirituelle, soleil levant, montée de la lumière), le prêtre et ses fidèles étaient tournés - ensemble - dans cette direction, dans le respect des règles de l’art sacré et de la liturgie céleste. » (8)

Une richesse à redécouvrir

Signalons que plusieurs chapelles de notre Église (Jazennes, Clérac, Béziers et Valeille) ont la chance d’être réellement orientées vers l’orient. La célébration de la Messe de Gazinet vers l’orient est assurément une richesse à redécouvrir dans toutes ses dimensions évoquées plus haut. Remarquons encore que notre Église, qui fut un temps liée par des liens œcuméniques très forts avec l’Église arménienne, partage cet usage apostolique presque bimillénaire avec toutes les Églises orientales et orthodoxes.

Et pour conclure, amis lecteurs, je vous invite à méditer cette belle citation d’Antoine de Saint-Exupéry : « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. » (9)

Père Christophe Marty

(1) Père Uwe Michael Lang, Se tourner vers le Seigneur, Ad Solem, Genève, 2004, p. 92.

(2) Eschatologie, du grec eskhatos signifiant « dernier ». En théologie, l’eschatologie désigne l’étude des fins dernières de l’homme et du monde.

(3) Martin Luther, La Messe allemande et l’ordre du service divin, 1526, Wittenberg.

(4) Père Hyacinthe Loyson, Liturgie de l’Église Catholique Gallicane suivi d’un Abrégé du catéchisme et d’un Programme de la réforme catholique, Paris, Grassart, 1883, 4e édition définitive.

(5) Mgr Thierry Teyssot, De la Cène au Rite de Gazinet. https://www.gallican.org/cene.htm

(6) Ibid.

(7) Mgr Patrick Truchemotte, Formation au Portiorat, première année du cours audio de l’Institut Saint Jean Gerson (de 38 minutes et 41 secondes à 43 minutes et 20 secondes) Enregistrement en partie repris dans Portier dans l’Église de Dieu, Cahier de formation aux Ordres Mineurs, Institut Saint Jean Gerson, p. 14.

(8) Mgr Thierry Teyssot, Éditorial, Le Gallican, numéro de juillet 2024, p. 3.

(9) Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, numéro 98, 1959, p. 252.

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