Dans lÉglise des premiers siècles les données archéologiques, les écrits patristiques, les Constitutions apostoliques et les recherches des plus éminents liturgistes font ressortir deux points historiques essentiels ; dune part, les chrétiens ont toujours prié vers lorient et dautre part, les églises des premiers siècles étaient majoritairement orientées sur un axe ouest-est avec lAutel souvent placé dans labside à lest.
Dans un passionnant essai consacré à lorientation de la prière liturgique, le Père Uwe Michael Lang affirme à propos de la « direction commune du prêtre et de lassemblée dans la prière liturgique » que cétait « jusquaux temps les plus récents, la pratique universelle de lÉglise latine, partagée dans lhéritage liturgique de la tradition des Églises byzantine, syriaque, arménienne, copte, et éthiopienne. La coutume persiste dans la plupart des rites orientaux ». (1)
Pour illustrer cette pratique antique de lorientation de la prière liturgique vers lorient, voici trois citations de Docteurs de lÉglise de différentes époques. Précisons que selon plusieurs Pères de lÉglise, cétait un usage établi par les apôtres eux-mêmes.
Saint Augustin dHippone (354-430) : « Quand nous nous levons pour prier, nous nous tournons vers lorient doù le ciel se lève. Non que Dieu ne serait que là, non quil aurait abandonné les autres régions de la terre ( ) mais pour que lesprit soit exhorté à se tourner vers une nature supérieure, à savoir vers Dieu. » (Patrologie latine 34, 1277)
Saint Jean Damascène (675-749) : « Lors de son Ascension, il monta vers lorient et cest ainsi que les Apôtres ladorèrent, et cest ainsi quil reviendra, de la même manière quils le virent monter au ciel, comme le Seigneur lui-même la dit : Tel léclair qui jaillit de lorient et brille jusquà loccident, tel sera le retour du Fils de lhomme. (Mt XXIV, 27). Parce que nous lattendons, nous ladorons tournés vers lorient. Cest là une tradition non écrite des Apôtres. » (Patrologie grecque 94, 1136)
Saint Thomas dAquin (1225-1274) : « Cest pour des raisons de convenance que nous adorons tournés vers lorient. Cest dabord à cause de la majesté divine que symbolise lorient, où le mouvement du ciel prend son origine. Ensuite cest là quétait établi le paradis terrestre selon le texte des Septante (Gn 2, 8) : nous semblons ainsi vouloir y retourner. Cest enfin à cause du Christ lumière du monde qui porte le nom dorient (Za 6, 12) et qui est monté au-dessus de tous les cieux à lorient (Ps 78, 34) doù lon attend sa venue suprême selon Saint Matthieu (24, 27) : Comme léclair part de lorient et brille jusquà loccident, ainsi sera lavènement du Fils de lHomme. » (Somme théologique, IIa IIae, q. 84, a. 3, sol. 3)
Prier vers lorient, la direction où se lève lastre solaire, que ce soit chez-soi, dans la « cathédrale de la nature » ou bien dans une église, cest se tourner symboliquement vers le Christ ressuscité. Plusieurs passages de la Bible associent les images du soleil, de lorient et de la lumière à la figure du Christ. En voici quelques-uns : « Mais pour vous qui craignez mon nom, se lèvera un soleil de justice, et la guérison sera dans ses rayons » (Ma III, 20) ; « Ses pieds se poseront en ce jour-là sur la montagne des Oliviers, qui est en face de Jérusalem, du côté de lorient » (Zach XIV, 4) ; « Par leffet de la tendre miséricorde de Dieu, grâce à laquelle nous a visités, den haut, le Soleil levant » (Lc I, 78) ; « Lumière pour éclairer les nations, et gloire dIsraël, ton peuple. » (Lc II, 32) ; « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. » (Jn VIII, 12)
Dans la liturgie de Gazinet, nous nous tournons également vers lorient pour manifester symboliquement notre attente eschatologique (2), à savoir le Retour du Christ glorieux à la fin des temps comme lenseigne le Catéchisme gallican de Gazinet et comme nous le professons dans le Credo de la Messe de Gazinet : « Et il viendra de nouveau avec gloire juger les vivants et les morts. » Nous nous tournons de même vers lorient, où Dieu a planté le Jardin dÉden de nos premiers parents Adam et Ève, pour manifester notre Espérance ; celle de notre retour dans la Maison du Père, notre patrie céleste, à lissue de notre Pèlerinage terrestre.
Dans une liturgie dialoguée et riche en symboles comme celle de Gazinet, la prière commune des fidèles et du célébrant est toute entière tournée dans la même direction (lorient) et vers le même point central (lAutel qui représente le Christ). Cette dimension unitaire de laction liturgique des fidèles et du célébrant est tout à fait primordiale.
Dans le christianisme, la première rupture avec lorientation de la Messe vers lorient est intervenue au XVIe siècle avec Martin Luther (1483-1546), linitiateur de la Réforme protestante. Rappelons que Luther niait le caractère sacrificiel de la Messe. Dans un petit ouvrage consacré à son projet de réforme de la Messe publié en 1526, il proposait ce qui suit : « Là, nous laissons encore demeurer les vêtements de messe, lautel, les cierges, jusquà ce quils disparaissent tous ou quil nous convienne de les changer ; mais si quelquun ici veut procéder autrement, nous le laissons faire. Mais dans la messe véritable parmi les authentiques chrétiens, lautel ne devrait pas demeurer ainsi, et le prêtre devrait toujours se tourner vers le peuple, comme, sans doute, le Christ la fait lors de la Cène. Mais que cela attende son temps. » (3)
À linverse des positions de Luther et, plus tard, du « mouvement liturgique » qui milita au XXe siècle pour une célébration de la Messe « face au peuple » dans lÉglise catholique romaine, les Réformateurs gallicans restèrent attachés à la célébration vers lorient. Nous citerons ici les figures majeures du Père Hyacinthe Loyson (1827-1912) et de Mgr Louis-Marie-François Giraud (1876-1950). Le P. Loyson, dans son projet de réforme liturgique publié en 1883, conserva la coutume de la célébration de la Messe vers lorient comme en témoignent les rubriques de son Missel gallican (4) et toutes les archives de lépoque.
Monseigneur Thierry Teyssot, dans une passionnante étude consacrée aux origines du rite de Gazinet (5), nous apprend que Mgr Giraud sentoura de théologiens, dans les premières années de son ministère à Gazinet, pour entreprendre un solide projet de réforme liturgique qui est devenu le rite de Gazinet et qui est encore aujourdhui le rite officiel de notre Église. Comme le P. Loyson, Mgr Giraud demeura fidèle à la célébration vers lorient. Là encore, les rubriques du Missel de Gazinet et les archives du journal Le Gallican témoignent du fait que toutes les paroisses gallicanes de la première moitié du XXe siècle célébraient la Messe vers lorient.
Toujours selon Mgr Thierry Teyssot, la liturgie de Gazinet « sest imposée peu à peu au cours des années cinquante. Avec une génération de jeunes prêtres directement formés dans cette liturgie, sous la tutelle du Père Jean Brouillet et de Mgr Vigué ( ) Le Père Patrick (futur Mgr Truchemotte), ordonné prêtre par Mgr Vigué en 1953 sest construit avec. » (6)
Monseigneur Patrick Truchemotte (1929-1986), pasteur hors pair, était lui aussi très attaché à la célébration de la Messe vers lorient.
Voici ce qu'il enseignait en 1985 aux clercs de lInstitut de formation gallican Saint Jean Gerson :
- « Une partie très importante du symbolisme chrétien est lorientation de léglise. Lorientation depuis trois siècles est terriblement négligée et il faut dire que le Concile de Vatican II na rien fait pour améliorer cette question. De plus en plus, nous voyons des églises orientées absolument nimporte comment. Et pourtant les canonistes en faisaient jadis une obligation rigoureuse. ( ) La règle est consignée dans les constitutions apostoliques et les écrivains ecclésiastiques. Ceux-ci en exposent des motifs qui sont multiples. Lorient, rappelle le berceau du genre humain. Lorient, rappelle le rachat pour la naissance et lascension de lHomme-Dieu que lÉcriture compare au soleil levant. Enfin, la Patrie à laquelle nous devons retourner après le pèlerinage de cette vie. Les premiers chrétiens priaient, disaient le Notre Père tournés vers lorient, les bras en croix, ce que garde encore la liturgie gallicane. Cest encore, je parle de lorient, le point où le soleil se lève. Or la lumière éclatante quil répand est l'emblème de la Vérité annoncée au monde par lÉvangile. Quand le prêtre au pied de lAutel récite avant la Messe ce verset du psalmiste ( ) [Envoi ta lumière et ta vérité : elles me guideront, me mèneront à ta montagne sainte, jusquen tes Demeures, NDR], il parle symboliquement. Le jour naissant, lucem, la conduit sur la montagne sainte pour prier ; mais la Vérité, Veritatem, la fait pénétrer jusquau Tabernacle où réside le Dieu Vivant qui a dit de lui, Ego sum Via, Veritas et Vita, je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Donc le chevet de léglise doit être tourné vers lorient, tandis que sa nef doit souvrir à loccident et que les bras de la croix sétendent du nord au midi. ( ) Supprimer lorientation générale ou partielle et alors lÉvangile qui doit se réciter tourné vers le nord, perd le sens mystique que lÉglise a attaché à cette direction prescrite aux Messes basses comme aux Messes solennelles. Lorientation motive dans la décoration densemble, une iconographie spéciale. Le levant est réservé à tout ce qui est Lumière, la Trinité, le Christ naissant ou vivant. Le nord, froid et stérile, est affecté aux vices, à lEnfer, aux Prophètes, à lAncien Testament. Loccident qui tue, occidit disait l'abbesse Herrade, convient aux scènes apocalyptiques, à la résurrection des corps et au jugement dernier. Au midi, où le soleil éclate dans sa splendeur et réchauffe de sa chaleur vivifiante, sont réservés le Paradis, les Apôtres, les Saints de lÉglise triomphante, les Vertus et les Béatitudes. Voilà pourquoi nos églises sont orientées et voilà ce que doit expliquer le Portier aux fidèles. Cette Lumière qui vient de lorient, qui symbolise le Christ. Et voilà pourquoi aussi le prêtre qui conduit les fidèles vers lorient doit toujours se tenir face à lAutel et non pas se retourner face aux fidèles, cest-à-dire se tenir face à loccident. Le prêtre doit être toujours face à lorient comme les fidèles doivent être face à lorient car la Lumière vient de lorient. » (7)
En la matière, Mgr Thierry Teyssot est demeuré lui aussi fidèle à lhéritage de ses prédécesseurs et attaché à la célébration vers lorient comme le révèle le précieux témoignage quil nous a livré dans les colonnes de ce journal : « En tant quévêque de lÉglise Gallicane je me suis engagé (serment épiscopal dordination, en prêtant serment sur les Évangiles) à défendre lhéritage gallican et à le transmettre à mon tour aux générations à venir. Je puis témoigner que mon prédécesseur, en matière de célébration des Saints Mystères - la messe - célébrait le rite gallican. Il ne célébrait pas, non plus, face à lassemblée. Lorsque je lui en ai demandé la raison lors de ma formation sacerdotale il mavait expliqué ceci : célébrer face à lassemblée, cest prendre la place du Christ. Le prêtre est seulement le premier des fidèles. Nos vieilles églises romanes ou cathédrales gothiques sont toujours orientées, cest-à-dire que les Saints Mystères se célébraient à ces époques (Moyen Âge : début du Ve à la fin du XVe siècle), toujours face à lorient (montée spirituelle, soleil levant, montée de la lumière), le prêtre et ses fidèles étaient tournés - ensemble - dans cette direction, dans le respect des règles de lart sacré et de la liturgie céleste. » (8)
Signalons que plusieurs chapelles de notre Église (Jazennes, Clérac, Béziers et Valeille) ont la chance dêtre réellement orientées vers lorient. La célébration de la Messe de Gazinet vers lorient est assurément une richesse à redécouvrir dans toutes ses dimensions évoquées plus haut. Remarquons encore que notre Église, qui fut un temps liée par des liens cuméniques très forts avec lÉglise arménienne, partage cet usage apostolique presque bimillénaire avec toutes les Églises orientales et orthodoxes.
Et pour conclure, amis lecteurs, je vous invite à méditer cette belle citation dAntoine de Saint-Exupéry : « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et lexpérience nous montre quaimer, ce nest pas se regarder lun lautre mais regarder ensemble dans la même direction. » (9)
Père Christophe Marty
(1) Père Uwe Michael Lang, Se tourner vers le Seigneur, Ad Solem, Genève, 2004, p. 92.
(2) Eschatologie, du grec eskhatos signifiant « dernier ». En théologie, leschatologie désigne létude des fins dernières de lhomme et du monde.
(3) Martin Luther, La Messe allemande et lordre du service divin, 1526, Wittenberg.
(4) Père Hyacinthe Loyson, Liturgie de lÉglise Catholique Gallicane suivi dun Abrégé du catéchisme et dun Programme de la réforme catholique, Paris, Grassart, 1883, 4e édition définitive.
(5) Mgr Thierry Teyssot, De la Cène au Rite de Gazinet. https://www.gallican.org/cene.htm
(6) Ibid.
(7) Mgr Patrick Truchemotte, Formation au Portiorat, première année du cours audio de lInstitut Saint Jean Gerson (de 38 minutes et 41 secondes à 43 minutes et 20 secondes) Enregistrement en partie repris dans Portier dans lÉglise de Dieu, Cahier de formation aux Ordres Mineurs, Institut Saint Jean Gerson, p. 14.
(8) Mgr Thierry Teyssot, Éditorial, Le Gallican, numéro de juillet 2024, p. 3.
(9) Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, dans uvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, numéro 98, 1959, p. 252.
