Non, amis lecteurs, vos yeux ne se trompent pas, c'est volontairement que nous avons mis en titre un "a" en lieu et place du "e" de légende. Certes, legenda est devenu légende par l'évolution naturelle de la langue française, mais le vieux mot latin médiéval suggère en premier l'estime: respect pour ce qui est légué et qui doit être lu, recueilli parce que précieux, riche de sens et de signification.

La legenda d'un saint n'est évidemment pas faite que d'historicité, mais, à travers le support de faits réels (histoire), l'Eglise, inspirée par l'Esprit-Saint, trace des lignes symboliques ayant valeur de paraboles, comme celles que prononçait Jésus dans l'Evangile. Il importe peu, par exemple, que Saint Martin ait ou non donné la moitié de son manteau à un pauvre et que le Christ lui soit apparu; ce que l'Eglise montre, c'est un modèle à imiter, la charité de Saint Martin et la récompense qu'il en eût.

Saint Jacques est-il oui ou non allé de son vivant en Espagne ? Ses compagnons, qui ont embarqué le corps de l'apôtre sur un bateau après son martyre à Jérusalem, ont-ils été guidés par la Providence jusqu'en Galice ? Son corps a-t-il ensuite été enseveli dans le "campos stella" (champ de l'étoile en français) ? Des milliers de chrétiens au Moyen-Age y ont cru. Surtout, parce qu'ils ont cru à ce récit (acte de foi), ils se sont lancé dans l'aventure du grand pèlerinage, sorte d'itinéraire spirituel pour rendre hommage à l'Apôtre et, à travers lui, remonter jusqu'à son Maître, le Christ.

Savez-vous qu'on appelle aussi la voie lactée "chemin de Saint Jacques" ? Sur les sentiers du pèlerinage, à travers les nuits claires et sans lune, cette poussière d'étoile qui forme notre galaxie a été contemplée par des générations de pèlerins, humbles devant l'infini. Le "campos stella" (champ de l'étoile de Saint Jacques) n'était pas seulement au bout du chemin, sa vue s'offrait toujours majestueuse et présente à leurs yeux.

Un même Prénom pour plusieurs Apôtres

Ils sont plusieurs dans les Evangiles à porter ce prénom de Jacques. Celui qui est honoré sur les routes de Saint Jacques de Compostelle est le fils de Zébédée (Mathieu 4,21 - 10,2). Jacques, fils de Zébédée est aussi le frère aîné de Saint Jean l'Evangéliste, tous deux Apôtres choisis par Jésus. Pêcheurs à Capharnaüm au bord du lac de Tibériade, le Seigneur les appelle lorsqu'ils sont occupés à réparer leurs filets. Ils le suivent. Leur tempérament ardent, généreux et emporté leur vaut d'être surnommés par Jésus "fils du tonnerre". Ils semblent d'ailleurs avoir eu des charismes spéciaux en lien avec le "feu du ciel" comme en témoigne le passage de l'Evangile de Luc (9,54).

Avec Pierre, ils forment le groupe de disciples le plus proche du Seigneur. Eux seuls seront témoins de la résurrection de la fille de Jaïre (Luc 8,51), de la transfiguration du Christ (Marc 9,2) et de son agonie (Mathieu 26,37). Ce sont les intimes de Jésus. L'Apôtre Paul dans son épître aux Galates (2,9) les désigne comme "les colonnes de l'Eglise".

Dans le collège des douze Apôtres le prénom de Jacques est aussi porté par celui que les Evangiles appellent le "fils d'Alphée" (Mathieu 10,3 - Actes 1,13). Sur la vie de l'Apôtre Jacques "fils d'Alphée" on ne sait rien. Ceci expliquerait qu'on le confonde, dans le calendrier liturgique de l'Eglise, avec Jacques "le mineur". Est-ce le même personnage ? Les érudits sont divisés.

Jacques "le mineur" est appelé le "frère du Seigneur". Il semble avoir joué un rôle de premier plan lors de la constitution de la première Eglise de Jérusalem. Ainsi Saint Jérôme écrit que le Seigneur lui-même, après son Ascension, recommande à Jacques l'Eglise de Jérusalem. Le logia treize de l'Evangile de Saint Thomas abonde dans le même sens.

Et en effet dès l'origine, le "frère du Seigneur" se trouve à la tête de la première Eglise. C'est à lui que Pierre souhaite que l'on annonce sa miraculeuse libération (Actes 12,17), et quand Paul - après sa conversion - vient à Jérusalem, c'est Jacques le "frère du Seigneur" qu'il rencontre (Galates 1,19). Selon la première épître écrite par l'Apôtre Paul aux Corinthiens (15,7) il a vu le Christ ressuscité, il est marié (1 Corinthiens 9,5) comme Paul et les autres apôtres. C'est encore le même personnage qui a voix prépondérante lors du premier concile de Jérusalem en 49 dans la controverse sur l'admission des nouveaux convertis (Actes 15) et il serait l'auteur de l'épître qui porte le prénom de Jacques dans la Bible.

Jacques le mineur, "frère du Seigneur" aurait été lapidé à Jérusalem et enseveli près du Temple, ou sur le mont des Oliviers. L'historien juif Flavius Josèphe mentionne son martyre par lapidation en 62 après Jésus-Christ.

Jacques "frère du Seigneur" est appelé "le mineur" pour le distinguer de Jacques (fils de Zébédée) nommé "le majeur". Sur les raisons de cette dernière dénomination on souligne que Jacques le majeur fut appelé le premier par Jésus, qu'il faisait partie de ses intimes avec Pierre et Jean et qu'il sera le premier des douze Apôtres à subir le martyre, décapité en 44 après Jésus-Christ à Jérusalem sur ordre du roi Hérode Agrippa (Actes 12,2).

Le Poids de la Tradition

Selon une tradition fort ancienne, Jacques le majeur aurait fait un voyage en Espagne vers 40 après Jésus-Christ. Des textes apocryphes accréditent cette thèse: Actes de Saint Jacques, Passion de Jacques le Majeur. La Tradition (avec un T majuscule) - mémoire vivante de l'Eglise conservée dans l'Esprit-Saint - mérite notre attention. Il est évident que tout n'a pas été écrit sur la vie des Apôtres ou même concernant les miracles du Seigneur (Jean 20,30). Nombre d'éléments se sont transmis par "le bouche à oreille", il serait téméraire de les rejeter au prétexte qu'ils ne figurent pas dans le canon des Saintes Ecritures.

Ainsi l'Apôtre Paul a accompli de nombreux voyages missionnaires bien répertoriés par la Bible. Mais selon certains auteurs - et non des moindres (Saint Athanase, Saint Cyrille de Jérusalem, Saint Epiphane, Saint Jean Chrysostome, Saint Jérôme, Grégoire le Grand, Venance Fortunat) - il serait venu en Gaule, aurait consacré un évêque à Narbonne puis serait passé en Espagne (cf. article dans le numéro d'octobre 90 du journal "Le Gallican").

Que Saint Jacques ait pris la mer et se soit rendu en Espagne, pourquoi pas ? Rien d'illogique à cela. Paul également a navigué, le livre des Actes des Apôtres nous révèle qu'il a abordé l'île de Malte (Actes 28). D'autres traditions rapportent la venue de Marie-Madeleine en Provence par la voie des mers, elle y aurait terminé sa vie terrestre, son corps aurait ensuite été enseveli dans le massif de la Sainte Baume.

Ajoutons que la symbolique du bateau est toujours associée à celle de l'Eglise, nouvelle arche du salut après celle de Noé. D'autres saints des temps apostoliques ont également utilisé ce moyen de transport comme l'Apôtre Thomas (cf. numéro de juillet 98 du journal "Le Gallican").

Digression sur Sainte Véronique

Les chrétiens de la province d'Aquitaine n'oublient pas la tradition de la venue, par bateau, de Sainte Véronique à Soulac avec son mari Amadour. Parce qu'elle essuya par compassion le visage du Christ lors de son chemin de croix, parce que l'empreinte de ce divin visage resta imprimée sur le voile, la jeune Bérénice reçut le prénom de Véronique (venu de "vera iconica" - la véritable icône - sixième station du chemin de croix). Zachée, le fameux publicain de l'Evangile épousa ensuite Véronique, reçut le nom nouveau d'Amadour et accompagna Véronique à Soulac. A la mort de son épouse il serait parti vivre en ermite dans le Quercy (Roc Amadour).

Bertrand de Goth (archevêque de Bordeaux devenu pape sous le nom de Clément V - premier pape d'Avignon) ou encore Saint Pey Berland (autre célèbre archevêque de Bordeaux du XVème siècle) - (cf. numéro de juillet 97 du journal "Le Gallican") ont cru à Sainte Véronique et à son histoire. Surtout, de nombreux miracles l'ont attesté, expression de la foi de générations de pèlerins à Soulac. La mémoire de l'Eglise d'Aquitaine est un témoignage.

Sur Véronique, voici ce que croyaient nos pères (Mgr Cirot de la Ville, par exemple qui défendit son historicité):

- Elle est née près de Bazas puis placée comme servante chez un centurion romain. Galba était alors gouverneur de Burdigala (Bordeaux ancien) et Pilate gouverneur de Jérusalem. L'épouse du centurion se nommait Procula, elle prit la fillette en amitié et l'emmena à Jérusalem quand son époux y fut nommé. Là elle fit la connaissance de Zachée dont elle devint la concubine. Convertie avec son amant à la doctrine de Jésus-Christ, elle assista à la Passion et essuya la Sainte Face. Fuyant les persécuteurs et avide d'évangéliser selon le commandement reçu le couple, marié et converti, voyagea jusqu'à Soulac (autrefois appelé Noviomagus - ancien comptoir maritime des romains - cf. numéro d'octobre 90 du journal "Le Gallican").

Quoi d'illogique à cette histoire ? Elle est aussi plausible que le martyre de Saint Pierre à Rome. Legenda des deux côtés.

Saint Jacques en Espagne

La "Légende Dorée", rédigée vers 1260 par le moine dominicain génois Jacques de Voragine relate l'histoire de Saint Jacques le majeur en Espagne. Parce qu'elle mêle faits authentiques et merveilleux il est difficile d'y séparer le vrai du faux. Peu importe, le but de ce recueil, qui figure parmi les premiers ouvrages imprimés de l'Histoire, n'est pas de faire oeuvre scientifique mais d'édifier; c'est ce qu'on appelle l'hagiographie. Souvenons-nous que la période du Moyen-Age fut celle des chansons de geste et des romans de chevalerie, mêlant faits authentiques et fiction. C'est ainsi que la legenda devint peu à peu légende, dans le sens de récit issu de l'imagination.

Legenda ou légende, l'histoire de Saint Jacques en Espagne ? Laissons à nos lecteurs le soin d'en juger à travers ce que révèle la Légende Dorée.

- "Saint Jacques, apôtre, fils de Zébédée, après l'Ascension du Seigneur, prêcha en Judée et dans le pays de Samarie; il vint en Espagne, pour y semer la parole de Dieu; mais comme il voyait que ses paroles ne profitaient pas, et qu'il n'y avait gagné que neuf disciples, il en laissa deux seulement pour prêcher dans le pays, et il revint avec les autres en Judée."

- "Après la mort de Jacques, ses disciples enlevèrent son corps pendant la nuit par crainte des juifs, le mirent sur un vaisseau; et, abandonnant à la divine providence le soin de sa sépulture, ils montèrent sur ce navire dépourvu de gouvernail; sous la conduite de l'ange de Dieu, ils abordèrent en Galice, au royaume de Louve. Il y avait alors en Espagne une reine qui portait réellement ce nom et qui le méritait."

Ils lui dirent: - "Le Seigneur Jésus-Christ t'envoie le corps de son disciple, afin que tu reçoives mort celui que tu n'as pas voulu recevoir vivant."

Suivent les intrigues de la reine, le miracle des taureaux devenus doux comme des agneaux, la reine croit et devient chrétienne.

- "Tout ce que les disciples demandèrent, elle le leur accorda; elle dédia en l'honneur de Saint Jacques son palais pour en faire une église qu'elle dota magnifiquement."

Que faut-il penser de ce récit ? Y arracher l'ivraie du merveilleux moyenâgeux, n'est-ce pas prendre aussi le risque de détruire le bon grain de la vérité?

Savez-vous par exemple que lors de fouilles archéologiques effectuées à Compostelle de 1946 à 1954 on découvrit des ruines romaines (dont un autel de Jupiter) sous la basilique Saint Jacques ? La reine Louve de la Légende Dorée n'était-elle pas sous protectorat romain du temps de l'Apôtre Jacques ? Et ce prénom de Louve (qui rappelle la louve romaine), était certainement porté par de riches patriciennes de l'empire des grands Césars de Rome.

Enfin, comme il n'est pas de hasard en géographie sacrée, on a également découvert que ces ruines romaines étaient installées sur une antique nécropole remontant à l'âge de Bronze. La providence ne fait jamais rien au hasard.

Compostelle

Bien des siècles après la reine Louve, vers 830 après Jésus-Christ une étoile mystérieuse indique à un berger l'emplacement de la tombe de Saint Jacques le majeur sur les ruines de l'ancien palais de Louve, recouvert par les champs. La nature avait repris ses droits. On exhume alors les reliques du corps du saint. Cet endroit est ensuite appelé "campos stella", le champ de l'étoile. Et c'est l'origine du nom de lieu Compostelle. Des miracles se produisent, très vite affluent les pèlerins. Le roi Alphonse II ordonne alors la construction d'un sanctuaire sur le "campos stella". Saint Jacques de Compostelle devient au Moyen-Age un des quatre grands lieux de la chrétienté avec Jérusalem, Rome et le mont Saint Michel. Les abbés de Cluny y organisent à partir du XIème siècle des pèlerinages.

Saint Jacques est devenu le patron de l'Espagne, du Nicaragua, du Guatemala et de l'Uruguay. Notre paroisse de Caussade (capitale française du chapeau) sait que Saint Jacques est également le patron des chapeliers et des meuniers.

Savez-vous qu'il est le patron des pharmaciens ? Sans doute parce qu'on l'invoque contre les rhumatismes, peut-être aussi parce qu'il est le patron des pèlerins qui, au Moyen-Age, marchaient, en moyenne, soixante kilomètres par jour sur les sentiers de Saint Jacques... Non, vous ne rêvez pas ! C'est ce qu'indique un topo-guide de la fédération française de randonnée pédestre que nous avons pu consulter grâce à l'amitié d'un paroissien bordelais grand marcheur devant l'Eternel... Pas le temps de sentir les rhumatismes à cette allure !

Saint Jacques le Majeur en pèlerin est représenté vêtu de deux tuniques et coiffé d'un chapeau. Il tient un livre et un bourdon (ancien nom du bâton de pèlerin), porte en sautoir une gibecière.

La Coquille Saint Jacques

Reste la fameuse "coquille Saint Jacques", ramenée de Compostelle par les pèlerins ayant accompli le grand voyage. Le "Dictionnaire des Symboles" de Chevalier et Gheerbrant nous dit que la coquille est symbole de fécondité. On peut imaginer que dans le coeur des pèlerins du Moyen-Age espérant l'accomplissement de leurs voeux au terme du voyage, le tombeau de l'Apôtre était regardé comme une source de grâces fécondes. Le récit des nombreux miracles accomplis à Compostelle nourrissait cette Foi.

Plus simplement, la coquille pouvait leur servir à mendier et à boire en cherchant l'hospitalité, humaine et divine, sur les routes de Saint Jacques.

La coquille commence à apparaître comme attribut des pèlerins vers le XIIème siècle. Très abondante alors sur les plages de Galice, les fidèles de Saint Jacques les ramassaient en souvenir avant de rentrer chez eux.

Gageons qu'ils devaient aussi en manger les pétoncles, la saveur d'une bonne "coquille Saint Jacques" est appréciée dans le monde entier aujourd'hui.

Le signe de la coquille porté par les pèlerins était aussi un passeport leur permettant de passer leur chemin en toute sécurité. Batailles et conflits étaient monnaie courante à l'époque, il importait de porter un signe indiquant le caractère inoffensif du marcheur.


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